Cinq mille personnes environ sont venues, de tous les continents, passer la première semaine d’avril en Gironde pour découvrir le millésime 2011. C’est désormais une tradition bien établie, et ces dégustations entrent dans le cadre d’une vaste opération vinicole baptisée la Semaine des Primeurs. Celle qui vient d’avoir lieu a suscité autant d’intérêt que les précédentes, et c’est grâce à ces multiples rencontres dans le vignoble bordelais que l’on en sait davantage sur la nature du millésime 2011.
C’est d’abord un millésime singulier, en raison du climat chaotique de l’année 2011. La vigne a encaissé des chocs thermiques inédits, avec un printemps qui a battu tous les records de chaleur et de sécheresse, et un été qui a battu tous les records de froid et de pluies (en juillet). On imagine sans peine le stress du viticulteur, le nez collé au baromètre pendant six mois….
C’est ensuite un millésime difficile, avec une précocité telle que les grappes ont eu une durée de vie très supérieure à d’habitude. La crainte de la pourriture a entrainé des traitements coûteux, les aléas de la météo ont perturbé le cycle normal de la plante … et la vie du vigneron. Le choix des dates de vendanges, en fonction de la maturité de chaque cépage, fut un vrai casse-tête. Et en matière de vinification, il fallait choisir entre extraction légère et massive, entre boisage partiel et total.
La querelle des Anciens et des Modernes
C’est enfin un millésime d’orfèvrerie, où la main de l’homme a dû compenser les caprices de la nature. Dans l’ensemble, les volumes ne sont pas importants, et l’on note des baisses de rendements notables comme à Pape Clément (28 hectolitres par hectare) ou Pontet Canet (32 hectolitres par hectare). Pour l’élaboration de rouges de type cru classé, il a fallu du cousu main, au chai comme à la vigne, et une attention de tous les instants.
Cela n’empêche pas de grandes disparités dans la nature comme dans la qualité des vins produits dans le Bordelais. Dans la plupart des grandes appellations, deux grandes écoles se dégagent : celle des viticulteurs qui ont joué la carte de l’élégance et de la finesse, sans forcer les macérations ni les remontages, et en choisissant des maturités « ni trop, ni trop peu ». S’ils prennent le risque d’un peu de fluidité parfois, les vins qu’ils proposent sont nets, souples, proches du fruit. Et puis les « Modernes », qui ont poussé loin la maturité, les extractions et le boisage, dont les vins sont puissants, fermes, tanniques, plus consistants que les précédents, mais un peu moins naturels au goût, du moins à ce stade de leur évolution.
Mais dans tous les cas, ce millésime ne ressemble à aucun autre, même s’il se rapproche tantôt du 2004, tantôt du 2006. A sa manière, il remet le terroir à sa place et le classement dans ses clous, tant les grandes étiquettes ont su tirer le meilleur. Une sélection sévère au chai, et un bon usage des assemblages (merci les cabernets !), ont leur part dans la réussite.
Il reste que la période de dégustation des professionnels, fin mars et début avril, a paru bien tôt pour juger des vins qui sont loin de leur épanouissement véritable, et de leur potentiel aromatique. Un élevage soigné pendant encore un an devra gommer les duretés et les astringences d’un millésime très tendu, qui réserve pour demain de magnifiques surprises.


